Fermer le menu
Logo Tours
Retour sur les actualités
visuel-actualite

Le 25/09/2026

Horizon 2030

> Zoom sur l’Unité de Soins Complexes en Addictologie

Le bâtiment Constance Pascal regroupe désormais l’ensemble des 170 lits d’hospitalisation complète de psychiatrie du CHRU. Pour mémoire, le bâtiment comprend six unités de 20 lits de psychiatrie générale adulte (24 à 26 lits auparavant) ainsi que 4 unités dédiées à des prises en charge spécifiques :

  • une unité d’hospitalisation complète adolescents : 12 lits
  • une unité d’accueil et d’évaluation pour adultes souffrant de troubles du neurodéveloppement : 6 lits
  • et une unité d’hospitalisation complète de psychiatrie de la personne âgée (HCPPA) : 20 lits
  • une unité de soins complexes en addictologie : 12 lits
Pr Brunault

#7

>> Professeur Paul Brunault, 

Chef de service – Addictologie Hospitalière (ELSA-37 et Unité de Coordination en Tabacologie)

« Pour les patients, cette architecture moderne offre un cadre beaucoup moins stigmatisant.  » 

lignes Horizon 2030

On considère aujourd’hui que la prise en charge des addictions ne concerne pas uniquement la consommation de substances illicites. Comment définit-on aujourd’hui le champ de cette unité de soins ?

Pr Paul Brunault : Aujourd’hui, les conduites addictives regroupent à la fois les troubles liés à l’usage de substances – qu’elles soient licites comme le tabac ou l’alcool, ou illicites comme la cocaïne ou l’héroïne – et les addictions comportementales. 

Parmi ces dernières, seules les addictions aux jeux d’argent et de hasard et aux jeux vidéo disposent actuellement de critères diagnostiques reconnus. On parle de trouble addictif à partir du moment où une personne se sent obligée de consommer une substance ou de pratiquer un comportement alors qu’elle ne le souhaite pas, et/ou qu’elle continue cette consommation ou ce comportement malgré des conséquences négatives.
D’autres comportements, comme les achats compulsifs ou le comportement sexuel compulsif, font encore l’objet de débats scientifiques quant à leur classification ou non comme trouble addictif Les troubles des conduites alimentaires relèvent, eux, d’une catégorie psychiatrique distincte des troubles addictifs, même si certaines équipes les abordent avec une approche addictologique. 

Dans notre projet d’unité d’addictologie, issu d’une réflexion collective, nous avons fait le choix de nous baser sur une approche consensuelle des troubles liés à l’usage de substances et des addictions comportementales reconnues. En effet, tout comportement impulsif et/ou compulsif n’est pas nécessairement une addiction.

Vous évoquez une distinction entre addiction et impulsivité. Pourquoi est-elle importante ?

Pr Paul Brunault : Sur le plan pratique, cette distinction a un impact sur l’orientation, l’évaluation et la prise en charge des patients. Concernant les comportements sexuels compulsifs, la question de savoir s’ils relèvent avant tout d’un trouble lié à l’impulsivité ou d’une véritable addiction est importante : soit l’impulsivité est considérée comme la cause principale (elle doit alors être traitée en priorité), soit elle est vue comme un facteur de vulnérabilité parmi d’autres (la prise en charge doit alors être plus globale et prendre en compte les mécanismes neurobiologiques, psychologiques et sociaux spécifiques des addictions). Cette vision influence donc l’orientation et la prise en charge.

L’addictologie est aujourd’hui une discipline transversale dont la formation est accessible à tout médecin (Formation Spécialisée Transversale pour les internes et Capacité pour les médecins thésés). Si les psychiatres restent majoritaires, d’autres spécialistes sont également formés à cette discipline et l’intègrent dans leur pratique, notamment des médecins généralistes, des hépatologues et des médecins de santé publique.

« L’enjeu est d’éviter des parcours de soins cloisonnés où chaque spécialité renverrait le patient vers l’autre. »

Hôpital psychiatrique Constance Pascal

Le tabac et l’alcool restent les addictions les plus connues. Où en est-on aujourd’hui ?

Pr Paul Brunault : Le tabac et l’alcool restent les deux principales causes de mortalité évitable en France, avec un coût social considérable : environ 156 milliards d’euros par an pour le tabac et 100 milliards par an pour l’alcool. Les risques liés au tabac sont aujourd’hui mieux intégrés grâce aux campagnes de prévention, à des mesures comme l’augmentation du prix du paquet ou les paquets neutres, ou encore via le développement des espaces sans tabac ou des lieux de santé sans tabac ; la consommation de tabac a ainsi nettement diminué au cours des dernières années. 

En revanche, la prévention concernant l’alcool est plus récente et moins développée. Les repères de consommation français d’une consommation dite « à moindre risque pour la santé » (« pas plus de deux verres par jour et pas tous les jours ») ne datent que d’une dizaine d’années. Si les modes de consommation évoluent, de nombreuses idées reçues persistent et les dommages liés à l’alcool restent encore insuffisamment perçus par le grand public.

Nous venons de parler des produits et des comportements, qu’en est-il des profils ? Y a-t-il des personnes plus à risque que d’autres de développer des addictions ?

Pr Paul Brunault : Oui. On distingue généralement trois grands profils. Environ un quart des patients développent une addiction principalement par habitudes de consommation, sans trouble psychiatrique associé. Près de la moitié présentent une vulnérabilité émotionnelle, avec des symptômes d’anxiété ou de dépression. Enfin, un troisième groupe associe impulsivité, difficultés de régulation émotionnelle et habitudes comportementales. Ces profils permettent de mieux adapter les stratégies thérapeutiques.

Quel est le lien entre les troubles psychiatriques et les addictions ? Est-ce que l’un entraîne l’autre ?

Pr Paul Brunault : Il faut voir cette relation de manière circulaire. Lorsqu’une addiction est associée à un trouble psychiatrique, on parle de pathologie duelle : les deux pathologies coexistent et doivent être prises en charge simultanément. L’enjeu est d’éviter des parcours de soins cloisonnés où chaque spécialité renverrait le patient vers l’autre. Cette co-occurrence est fréquente : environ une personne sur deux présentant une addiction souffre également d’un autre trouble psychiatrique, et près d’un tiers des personnes suivies pour un trouble psychiatrique présentent aussi une addiction. Cette approche globale permet de mieux personnaliser les soins et d’éviter les ruptures de soins.

Par ailleurs, il est clair aujourd’hui que certaines substances peuvent effectivement aggraver ou révéler des troubles, mais il faut nuancer. 
Le cannabis ne provoque pas, à lui seul, une schizophrénie ; il peut en revanche accélérer l’apparition d’une maladie chez des personnes déjà vulnérables et favoriser le déclenchement des épisodes psychotiques aigus ou des troubles anxieux. Chez les personnes souffrant de troubles bipolaires, les consommations aggravent la sévérité de la maladie. Enfin, certaines addictions peuvent elles-mêmes induire des troubles, comme des épisodes dépressifs directement liés à l’alcool ou au tabac.

Recentrons-nous sur le bâtiment Constance Pascal. Pourquoi avoir créé cette unité de soins complexes en addictologie au sein de ce nouvel hôpital ?

Pr Paul Brunault : La création de cette unité répond à un besoin identifié depuis plusieurs années. Dès le Plan Addictions 2007-2011, les pouvoirs publics préconisaient la création d’une unité d’hospitalisation en addictologie pour 500 000 habitants. Plusieurs projets ont été envisagés sans pouvoir aboutir, notamment pour des raisons d’organisation.

Le bâtiment Constance Pascal a permis de réunir les conditions nécessaires : son intégration au sein du pôle de psychiatrie, à proximité des urgences et d’unités de soins spécialisées ce qui favorise une prise en charge coordonnée des patients.
Toutefois, nous avons souhaité aller au-delà d’une « simple » unité de sevrage. L’objectif est d’accueillir des patients présentant des situations complexes via des hospitalisations programmées, de réaliser une évaluation globale, puis de construire avec eux un projet de soins adapté pour une prise en charge durable.

lignes Horizon 2030

En quoi cette unité complète-t-elle l’offre de soins existante en addictologie ?

Pr Paul Brunault : Jusqu’à présent, la prise en charge spécialisée reposait principalement sur plusieurs niveaux : le suivi ambulatoire en Centres de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie (CSAPA), les hospitalisations de 2 à 3 mois en Soins Médicaux de Réadaptation-Addictologie (SMR-A), une Équipe de Liaison et de Soins en Addictologie (ELSA) évaluant les patients des services hospitaliers, et les consultations par des professionnels hospitaliers et libéraux. Il manquait cependant une étape intermédiaire, pour les patients présentant des situations complexes et nécessitant une hospitalisation de plus courte durée afin de réaliser un bilan complet et de construire un projet thérapeutique adapté. Et c’est précisément le rôle de cette nouvelle unité. Elle travaillera en lien étroit avec l’ensemble des acteurs du territoire – CSAPA, SMR-A, services de psychiatrie, de médecine et de chirurgie, professionnels libéraux,…– afin d’assurer une meilleure coordination des parcours de soin pour ces patients. Dans le cadre de la mission de recours régional des CHU, l’unité développera également une activité de télé-expertise et une collaboration avec les autres unités d’addictologie hospitalière de la région.

La prise en charge repose sur une véritable pluridisciplinarité, mobilisant les compétences et l’expertise métier de chaque professionnel autour du patient. L’équipe médicale, composée de psychiatres et de médecins généralistes, travaille en collaboration avec des adjoints administratifs, aides-soignants, assistantes sociales, cadre de santé, diététiciens, infirmiers, psychologues, psychomotriciens, ainsi qu’avec les équipes transversales et les professionnels des autres unités. Cette complémentarité permet d’évaluer chaque situation dans sa globalité, d’orienter le patient vers la prise en charge la plus adaptée et de construire un accompagnement personnalisé. Inscrite dans le cadre des « soins complexes », la prise en charge associe notamment groupes de parole, entretiens motivationnels, pair-aidance et accompagnement de l’entourage.

Hôpital psychiatrique Constance Pascal

Quels patients pourront être admis dans cette unité et comment seront-ils orientés ?

Pr Paul Brunault : Les patients seront orientés après une évaluation addictologique pilotée par nos soins. Les patients pourront par exemple être orientés vers ces soins programmés depuis les services de médecine et de chirurgie (après évaluation de l’indication par l’Equipe de Liaison et de Soins en Addictologie), ou depuis les autres structures ambulatoires et hospitalières spécialisées et non spécialisées de la région. Il ne s’agit pas d’hospitalisations en urgence mais d’hospitalisations programmées, destinées à des patients s’engageant dans une démarche de soins. L’unité accueillera des personnes présentant des addictions sévères et complexes, parfois associées à d’autres consommations, à des troubles psychiatriques, à des pathologies médicales ou à des difficultés sociales. Notre unité interviendra aussi et concrètement lorsque la prise en charge ambulatoire ne suffira plus, avec une mission de recours régional.

Et quelle est la place des proches dans cette unité de soins ? 

Pr Paul Brunault : La prise en charge sera centrée sur le patient, mais inclura également l’entourage dans le projet de soins. L’objectif est de préparer la sortie, mais aussi d’aider la famille à comprendre l’addiction — une maladie chronique sujette aux rechutes — afin de déculpabiliser et d’aborder plus sereinement le long terme.
L’approche est globale et biopsychosociale. Grâce aux assistantes sociales et plus largement à l’ensemble de l’équipe, on évalue dès le début de la prise en charge l’environnement dans lequel a évolué et évoluera le patient à sa sortie d’hospitalisation, ainsi que ses conditions d’existence : son domicile, ses ressources financières, etc… 

Comment s’organisent les trois semaines d’hospitalisation ?

Pr Paul Brunault : La première semaine est consacrée plus spécifiquement au sevrage physique. Durant cette phase aiguë, les activités thérapeutiques sont volontairement plus limitées pour respecter leur état de santé. Les deux semaines suivantes sont consacrées à une évaluation globale de la situation et au déploiement du travail thérapeutique. Les patients participent à différents ateliers de psychoéducation, de relaxation, de psychothérapie, de diététique ou encore d’activité physique adaptée. Parallèlement, une évaluation médicale du patient est réalisée afin de mieux cerner les facteurs ayant conduit à l‘addiction et mieux repérer les éventuels troubles psychiatriques associés. C’est toute la spécificité de cette unité : le sevrage n’est pas une finalité en soi ; l’objectif est ici de bâtir un projet de soins personnalisé et de préparer la suite du parcours.10% des patients seulement sont hospitalisés pour un sevrage simple d’une semaine. L’étape de sevrage peut notamment être un préalable nécessaire avant une orientation vers un établissement de Soins Médicaux et de Réadaptation (SMR), qui ne disposent pas toujours de l’agrément nécessaire à la prise en charge de la phase aigüe du sevrage.

lignes Horizon 2030
Hôpital psychiatrique Constance Pascal

L’unité sera opérationnelle en octobre. Pour autant, pouvez-vous d’ores et déjà nous dire si la conception architecturale, pensée pour favoriser le soin, va apporter un vrai bénéfice pour les patients et les professionnels ?

Pr Paul Brunault : En effet, nous n’y sommes pas encore tout à fait installés ; l’emménagement est en cours. Toutefois, l’avantage est indiscutable. D’abord pour les soignants : regrouper toute la psychiatrie adulte hospitalière sur un même site facilite les échanges, favorise la formation et l’accueil des étudiants et des internes, et stimule les collaborations.

Pour les patients, cette architecture moderne offre un cadre beaucoup moins stigmatisant. Cet environnement nouveau, intégré et apaisé participe pleinement à changer notre regard sur la psychiatrie et l’addictologie, ainsi que sur les patients qui y sont hospitalisés. 
C’est d’autant plus vrai pour les patients provenant d’un cabinet de médecine en ville ou venant pour des soins programmés : la qualité architecturale du bâtiment lève toute appréhension et offre une image renouvelée de la psychiatrie, une image bien plus positive ! 

Le bâtiment Constance Pascal est également le premier au CHRU à déployer la démarche « Lieu de santé sans tabac », alors que la cigarette semble très ancrée en psychiatrie … N’est-ce pas contre-intuitif ?

Pr Paul Brunault : Cela peut paraître surprenant, mais c’est une idée reçue. Bien que la prévalence du tabagisme y soit plus élevée, beaucoup de patients sont toutefois prêts à mettre en place un changement de comportement si l’accompagnement et les outils sont adaptés. L’hospitalisation peut constituer pour les patients une réelle opportunité dans la remise en question de leurs consommations de substances ; un changement qu’on a tendance à sous-évaluer. 

Au CHRU de Tours, la démarche Lieu de Santé sans Tabac, pilotée par les collègues du Pôle de Psychiatrie et Addictologie (Unité de Coordination en Tabacologie), le Pôle de Santé Publique et la Direction du CHRU, a permis de mettre en place des changements significatifs dans les équipes soignantes, qui restent à consolider et à poursuivre. Elle implique par exemple de mettre en place et de signaler concrètement des zones de tolérance fumeurs distinctes pour les professionnels et pour les patients.

Il est crucial de casser l’image du « soignant en blouse blanche qui fume avec le patient ». C’est un changement important dans les organisations au quotidien, un changement d’ailleurs bien intégré pour les équipes qui s’en sont pleinement emparées et qui en ont compris les enjeux à long terme. Devenir un « Lieu de Santé sans Tabac » ne veut pas dire interdiction totale de fumer mais signifie plutôt une réflexion sur la place du tabac dans nos unités de soins. Dire qu’il n’est pas opportun de tout arrêter à la fois peut être vrai pour une minorité de patients. Cependant, pour la majorité des patients, l’hospitalisation est une vraie occasion d’essayer l’arrêt du tabac et de questionner la consommation des autres substances :  arrêter pour retrouver un libre-arbitre et se libérer de l’addiction.

Bien sûr et pour réussir cette transition, il est nécessaire d’offrir un accompagnement humain médical et paramédical solide avec des consultations dédiées ainsi qu’une préparation en amont aussi bien destinée aux professionnels qu’aux patients fumeurs. Ce suivi est un préalable essentiel à la réussite de cette démarche et à son déploiement dans les autres sites : Clocheville, Bretonneau, Trousseau.

« Par exemple, en dix ans, la prévalence de l’addiction aux jeux d’argent en France est passée de 0,5 % à 1,5 % de la population. » 

On parle beaucoup des « nouvelles addictions » (écrans, jeux d’argent, réseaux sociaux, chemsex…). Assiste-t-on réellement à une évolution des pratiques addictives et comment les prend-on en charge aujourd’hui ?

Pr Paul Brunault : Oui, cette évolution est bien réelle. La meilleure reconnaissance des troubles psychiatriques, l’accessibilité croissante des objets d’addiction, notamment via Internet, ainsi que l’impact de la crise du COVID-19 ont favorisé leur augmentation. Par exemple, en dix ans, la prévalence de l’addiction aux jeux d’argent en France est passée de 0,5 % à 1,5 % de la population.

Aujourd’hui, les profils sont moins spécialisés sur un type d’addiction : les poly-addictions et les transferts d’une addiction à une autre sont plus fréquents, car les facteurs de risque sont largement communs. Le principal facteur de risque de développer un trouble addictif reste d’ailleurs la précocité de l’exposition. C’est pourquoi la prise en charge ne repose pas uniquement sur l’arrêt du produit ou du comportement, mais sur le traitement des vulnérabilités biologiques, psychologiques et sociales afin de prévenir les rechutes ou les reports vers une autre addiction.

Et demain, quels seront les grands enjeux en addictologie ?

Pr Paul Brunault : L’un des principaux défis sera de mieux diffuser les connaissances scientifiques auprès des professionnels et dans la société. Aujourd’hui, nous savons de mieux en mieux prévenir, repérer, évaluer et prendre en charge les patients ayant des addictions, mais les connaissances acquises restent insuffisamment appliquées sur le terrain et en population générale, avec des ressources insuffisantes par rapport aux besoins.

Un autre enjeu majeur est de développer une prise en charge plus précoce. Il ne faut pas attendre que la personne demande spontanément de l’aide : nous devons créer les conditions qui favorisent l’émergence de la motivation au changement. Les lieux de santé sans tabac ou la création de dispositifs de soins innovants en sont de très bons exemples : ils offrent un cadre propice à la réflexion sans imposer les soins.

Hôpital psychiatrique Constance Pascal